Binti - Nnedi Okorafor

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Binti - Nnedi Okorafor 
ActuSF - Naos // 2020 (VO : Binti 2015 & Binti Home 2017) // 320 pages

Aujourd'hui on part dans l'espace avec la série jeunesse Binti de Nnedi Okorafor.
Nnedi Okorafor est une autrice américaine d'origine nigériane, qui participe au courant afrofuturiste qui vise à développer un imaginaire SF en lien avec le continent africain, ces nombreux peuples et tradition variés afin de sortir d'une vision trop occidentalo-centrée. 
Cette série est composé de 3 novellas (Binti, Binti: Retour et Binti: The Night Masquerade) et d'une nouvelle (Binti : Feu Sacré). Le premier texte eponyme, publié en 2015 a remporté cette année là le Nebula de la meilleure novella et en 2016 le prix Hugo de la meilleure novella.
Publié en France par les éditions Actu SF dans la collection Naos, un label jeunesse commun aux indés de l'imaginaire, ce premier volume intitulé Binti reprend donc les deux premières novellas ainsi que la nouvelle se situant entre les deux. The Night Masquerade, ultime (pour l'instant) volet de cette série sera publié en principe l'an prochain.

Binti est une jeune fille Himba de 16 ans, un peuple du nord de la Namibie réputé pour une pratique qui consiste à s'enduire le corps et les cheveux d'Otjize, un mélange de terre ocre et de graisse qui les protège notamment de l'ardeur du soleil. Binti est une surdouée en math et une harmonisatrice, elle voit les équations et est capable de générer une sorte de courant électrique, et surtout Binti a reçu une lettre l'invitant à rejoindre l'université d'Oomza, un établissement situé à plusieurs systèmes solaire de là. Le problème, c'est qu'aucun Himba n'a quitté la Terre et que sa famille ne voit pas d'un très bon oeil cette invitation. Mais Binti a pris sa décision et elle part pour les étoiles en quête de connaissance, une quête qui va s'avérer semer d'embuches et qui va la confronter à elle même, aux autres et à sa famille.

Évacuons tout de suite les points qui peuvent coincer. Binti est une œuvre jeunesse et ça se sent. C'est parfois naïf, notamment dans la résolution du conflit entre les Méduses, un peuple alien ennemi héréditaire des Koush, un peuple humain qui traitent avec mépris et parfois haine les Himba que la peau plus sombre et la pratique de l'otjize rebute...
L'histoire est basée sur une coïncidence un peu forte, un device ex-machina pourrait-on dire. Binti possède un Edan, un morceau de technologie antique et mystérieux trouvé dans le désert pendant son enfance et qui va s'avérer crucial pour affronter les Méduses, pour discuter et résoudre le conflit.

Parlons maintenant de ce qui fait le grand intérêt de ce livre

Binti, l'héroïne de l'histoire est attachante, et son parcours intéressant. L'univers, les cultures abordés permettent d'ouvrir au monde, et c'est passionnant de découvrir cela par les yeux de Binti.
Les thématiques abordés par les textes sont variés, on y parle de racisme bien sûr par la manière dont sont traités les Himba par les Koush. On y parle des conséquences de la guerre, de la faculté à pardonner à l'ennemi pour des conflits qui nous ont touchés mais dont les raisons ne nous concernent pas.

On y parle aussi du poids des traditions, d'une manière très fine et complexe. Il y a la façon dont celles-ci peuvent être une entrave à l'apprentissage, un frein à l'émancipation et aux désirs individuels. Mais Okorafor apporte de la nuance en montrant aussi comme ces traditions qui peuvent être un poids sont parfois aussi un ancrage salutaire dans ses racines quand on quitte son foyer pour s'ouvrir au monde.

Binti : Retour poursuit encore la réflexion en abordant comme son nom l'indique le retour aux sources. Comment retrouver sa famille, ses racines, sa culture et accepter tout de celle-ci quand on a été confronté à un univers si vaste et si cosmopolite ?
Peut-on retrouver sa place comme si de rien n'était ? Peut-on renouer les liens brisés avec ceux qui n'ont que rancœur envers nous pour avoir ainsi trahit notre identité ?

La question de l'identité se pose aussi beaucoup. Binti est transformée part son émancipation des règles stricts des Himba et sa découverte de l'université, mais elle est aussi transformée physiquement à un certains point du récit, et une nouvelle rencontre va finir de renverser toutes ses certitudes sur qui elle est ?
Peut-elle se raccrocher à son identité Himba ? N'est-elle pas plus que ça, un pont entre les cultures, les espèces ? Les identités sont changeantes, fluctuante, rien n'est figé et Binti va devoir le comprendre pour accepter pleinement toutes les facettes de son être.

Toutes ces questions sont abordées avec justesse, et l'identité de Nnedi Okorafor, une femme noire, au carrefour de deux cultures, expérimentant régulièrement le racisme de plein fouet, n'est pas étranger à cette finesse dans ces interrogations.

Binti est une œuvre de SF jeunesse plus que réussie et une excellente porte d'entrée pour un jeune public novice qui voudrait s'initier au genre. C'est une œuvre riche et originale qui pousse à la réflexion sur des sujets peu abordés dans le genre ou en tout cas pas avec ce point de vue et cette réussite.

D'autres avis : Célindanaé, Feydrautha, Lutin, Blackwolf, Lune, Tigger Lilly

https://les-lectures-du-maki.blogspot.com/2019/12/le-projet-maki-presentation-inscriptions.html

Une madeleine nommée Narnia

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J'étais motivé, j'avais fait tout un programme pour participer au challenge de Lune, mais mon habituelle gestion catastrophique du temps aura eu raison de moi encore une fois.
Malgré tout, j'ai réussi à relire un livre et devant l'avalanche de cancre, Lune dans sa grande bonté nous a donner un délais supplémentaire pour publier une chronique pour le challenge.
à la base, je voulais me relire tout le cycle de Narnia, mais finalement cela n'aura été que le premier tome (en content l'ordre de publication).

Ha Narnia, si la série a été grandement popularisée par la sortie du film de Disney en 2005 (Omagad, 15 ans !!!!!), pour moi, cette saga littéraire évoque avant tout le parfun de moquette poussiéreuse et de livre jauni de la bibliothèque où je passais mes mercredi après-midi dans mon enfance.
Narnia c'est les éditions de la Bibliothèque du Chat Perché avec leur couverture cartonnée, leurs couleurs hasardeuses et leurs illustrations de couverture surannée.
J'ai encore en mémoire la première fois que j'ai sortie cet exemplaire des rayonnages, attirée par le mot "Magique" comme c'était souvent le cas à cette époque, vers 8/10ans.
Et puis l'émerveillement. Une armoire, qui permet de quitter ce monde si cartésien et sans magie pour découvrir tout un univers fantastique où les créatures de mythes sont tangibles, où un lion majestueux vous adoube Roi ou Reine d'une contrée merveilleuse ?!
J'aurais signé sans hésiter en ce temps là ! Et d'ailleurs j'ai souvent essayé moi-même de trouver un passage vers ce pays mythique, en inspectant le fond de mon armoire ou en me perdant au milieux des manteaux dans le dressing de mes parents ou les placards de ma grand-mère.
Narnia c'est ça pour moi. C'est j'ai 9 ans et je dévore les aventures de Peter, Susan, Lucy et Edmund. Je rencontre le Prince Caspian, je suis amis avec Jill et Eustache, j'échappe moi aussi à mon quotidien compliqué, je rêve un peu plus et je met de la magie dans mon existence.
Alors cette relecture, ça donne quoi ? 
Peu importe en fait, ce qui compte c'est que j'ai retrouvé ce petit garçon timide et solitaire qui grattait au fond de l'armoire et que j'ai rêvé encore un peu avec lui.

https://unpapillondanslalune.blogspot.com/2019/11/challenge-hivernal-madeleine-de-proust.html

I sexually identify as an attack helicopter - Isabel Fall

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I Sexually Identify as an Attack Helicopter - Isabel Fall
Clarkesworld Magazine // 2020 // 20pages
 
Cet article est la reprise d'un thread publié sur mon compte twitter.
Il y a peu de temps, j'ai lu la nouvelle de SF "I sexually identify as an attack helicopter" par Isabel Fall publié dans le numéro 160 de la revue américaine Clarkesworld et disponible gratuitement en ligne.
J'avais pas mal hésité à en parler à cause d'une polémique assez violente qui s'est abattue sur l'autrice, qui a du coup pris la décision de retirer le texte du site. Mais, je trouve ce texte très bon et je déplore ce qu'il c'est passé et la manière dont c'est arrivé. 

Pour ceux qui ne sont pas familier de la chose, le titre de la nouvelle fait référence à un même transphobe.

Le texte décrit un futur proche dans des USA éclatés en différentes factions politique dirigés par des IA et où la guerre est permanente, incompréhensible mais inévitable. Le point important est que l'armée a décidé de militariser et d'exploiter la notion de genre.
On se retrouve donc avec un.e protagoniste dont le genre est Attack Helicopter. 
Alors ok, dit comme ça, ça parait très con, voir très moqueur. Cependant, le premier point à savoir c'est que l'autrice est une femme transgenre, qui a d'ailleurs du s'outer à l'issue de la shitstorm déclenchée par sa publication.
Ensuite, il suffit de lire la nouvelle pour se rendre compte que l'on se retrouve clairement dans un texte profondément ironique qui cherche à se réapproprier un terme, à retourner le stigmate comme c'est régulièrement le cas pour les minorités opprimées. 
Et dernier point, le texte est assez brillant dans la manière dont il aborde le genre, dont il aborde le rapport que l'on a son genre, la manière dont les rôles genrés peuvent être des performances pour beaucoup de personnes et la manière dont ces performances façonne le monde.
Can you tell me honestly that killing is a genderless act? The method? The motive? The victim?
When you imagine the innocent dead, who do you see?

Pouvez vous honnêtement dire que le meurtre n'a pas de genre ? La méthode ? Le mobile ? La victime ?
Quand vous pensez aux victimes innocentes, qui voyez-vous ?
(Libre traduction approximative de ma part)
Il faudra aussi noter la description très intéressante d'un futur militarisé à l'excès ou la guerre n'a plus d'autre sens que d'être, et c'est dans cette optique que le militaire c'est emparé du genre afin de naturaliser un état de guerre permanent qui n'a aucun sens.
  
Concernant ce qui a poussé l'autrice a retirer le texte et la réception d'une partie de la communauté des personnes transgenre, c'est délicat pour moi d'en parler bien sûr car je ne suis pas concerné. On pourra souligner que le texte est un ownvoices (c'est à dire écrit par une personne concerné par le sujet abordé), qu'il a été relu par des Sensitivity Readers (des personnes issus de minorité sociales qui peuvent être embauchées pour relire des textes afin de donner leur ressenti sur des points les concernant, le but étant avec ces relectures d'obtenir des textes justes, qui sortent des stéréotypes et qui offrent des représentations cohérentes) mais au final, bien sûr que ça n'invalide pas le ressenti des personnes qui ont été blessé par la manière dont Isabel Fall dépeint et aborde le genre, la transition ou la dysphorie de genre dans son texte.

Some people say that there is no gender, that it is a postmodern construct, that in fact there are only man and woman and a few marginal confusions. To those people I ask: if your body-fact is enough to establish your gender, you would willingly wear bright dresses and cry at movies, wouldn’t you? You would hold hands and compliment each other on your beauty, wouldn’t you? Because your cock would be enough to make you a man.
Have you ever guarded anything so vigilantly as you protect yourself against the shame of gender-wrong?

Certains disent que le genre n'existe pas, que c'est une construction postmoderne, qu'en réalité il n'existe que les hommes et les femmes et quelques aberrations marginales. A ceux-là, je demande : si votre biologie est suffisante pour établir votre genre, vous n'hésiteriez pas à porter des robes brillantes, à pleurer au cinéma non ? Vous vous tiendriez par la main, complimenteriez votre beauté n'est-ce pas ? Parce que votre bite serait suffisante pour faire de vous un homme.
Vous êtes vous déjà protégé autant que face à la honte d'être mégenré ?

(Libre traduction approximative de ma part)

Alors quoi ? Est-ce qu'on peut parler de censure ? Pas vraiment, le texte est toujours disponible dans la version papier du magazine. Est-ce que les réactions étaient disproportionnée ? Étant donné qu'elles ont forcé l'outing de l'autrice, peut-être ?

Les seules choses dont je suis sûr, c'est que le texte est très bon et qu'il apporte des choses que l'on voit trop peu en SF. Et l'autre chose, c'est qu'il est des sujets qui malgré toutes les précautions, les réflexions et les remises en question seront toujours très sensibles et que l'ironie, la satyre et le retournement du stigmate sont difficiles à maniés avec clarté pour chacun


https://les-lectures-du-maki.blogspot.com/2019/12/le-projet-maki-presentation-inscriptions.html