Babel : ou la nécessité de la violence : Histoire secrète de la révolution des traducteurs d'Oxford.
De Saxus // 2023 (VO 2022) // 768p
J'avoue que je ne sais pas trop par où commencer cette chronique tellement le bouquin est dense et riche. Peut-être expliquer de quoi ça parle serait un bon début. Et puis ensuite parler du titre complet et des notes de bas de page, ça expliquera je pense beaucoup de chose sur ce qu'est Babel, ce qu'il réussi et ce qu'il rate.
Babel, c'est, entre autre, l'histoire de Robin (en tout cas c'est le prénom par lequel on le connait, celui-ci à été occidentalisé par son tuteur), un jeune chinois de Canton qui est récupéré par le professeur Lovell lorsque sa famille est décimée par le choléra. Il lui laisse un choix qui n'en est pas un, rester à Canton et connaitre une vie d'orphelin et de misère ou bien le suivre en Angleterre, être à l’abri du besoin, connaitre une certaine opulence même mais étudier sans faillir les langues pour intégrer l'institut de traduction d'Oxford.
Là, sa connaissance du chinois, du grec, du latin, de l'anglais lui permettrons de travailler sur l'argentogravure.
L'argentogravure, dans l'univers de l'autrice, c'est la magie. Une magie qui utilise les langues puisque qu'elle fonctionne en gravant sur des barres d'argent un mot et sa traduction et l'effet dépendra du sens perdu en passant d'un mot à l'autre. C'est pour ça que Robin est précieux car plus deux langues sont éloignés, plus il est facile de trouver des mots qui ne se correspondent pas vraiment qui auront donc potentiellement de plus puissant effets.
C'est donc grâce à la puissance des langues que l'Empire Britannique de ce début du 19e siècle règne quasiment sans partage sur le monde et sur ses colonies.
Mais la situation est loin d'être simple puisque certains pays refusent les accords de libre échanges, que des révoltes ouvrières gronde face à la révolution industrielle provoquée par l'argentogravure dont les effets peuvent aller de choses très simple comme maintenir un plat au chaud sur une assiette à des effets plus compliqué telle que maintenir un train sur ses rails à pleine vitesse dans des courbes délicates ou bien automatisée et accéléré le travail des métiers à tisser.
Et c'est ainsi que nous allons suivre le parcours de Robin qui au fil du roman va grandir tiraillé entre une certaine reconnaissance pour la vie qu'il mène et le sentiment d'être juste un outil exploité par un système injuste qui broie les être et qui au-delà de sa fonction et de son utilité de traducteur ne voit en lui qu'un sous humain, un étranger qui mérite à peine sa place.
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D'abord, ce qui est intéressant dans ce roman. Clairement, l'autrice est érudite et dans toute la première moitié du roman, alors qu'on suit le parcours de Robin et de ses 3 condisciples et amis tout au long de leurs années d'apprentissage à Oxford, on découvre avec eux nombres de réflexions et cours passionnant sur la langue, les mots, la traduction. On nous explique les étymologies, les sens perdus, les débat philosophiques sur les choix d'un traducteurs et le sens profond de ce qu'est une traduction.
L'autre point très intéressant, c'est la manière dont l'autrice nous dresse un portrait sans concession des déprédations du colonialisme. La richesse et la puissance de l'empire Britannique repose exclusivement sur l’exploitation des peuples colonisé et la spoliation de leurs ressources. Et l'ignorance volontaire des souffrances infligés aux non occidentaux traverse toute les strates de cette société tant, à quasi tous les étages, les britannique profite de la manne qu'offre l'argentogravure. A quelques nuances près bien sûr puisqu'on entrevoit les dommages de cette révolution industrielle de l'Argent.
Si le propos anticolonial et antiraciste développé par Kuang est juste et pertinent, il nous mène malheureusement à ce qui est pour moi l'un des gros défaut du roman, son manque de subtilité.
Qu'on m'entende bien, je n'ai aucun problème à ce qu'un roman soit clair et sans équivoque sur les sujets du colonialisme, du racisme, de la xénophobie et de la lutte des classes, je suis un gros gaucho qui s'assume et les œuvres qui se disent apolitique, ça m'emmerde profondément.
Non, le soucis pour moi avec Babel c'est que trop souvent, j'ai eu l'impression d'être en face d'un essai plus que d'un roman. Et ce que j'attends d'un roman, c'est qu'il me raconte une histoire. Certes, une histoire avec du fond, des prises de position, un propos, mais aussi des personnages complexes, de l'émotion. Je peux aimer des textes qui mettent plus en avant des idées et des concept mais ce n'est pas ce que j'attends le plus et là, je trouve que ça rate car c'est couplé à un autre défaut, on nous dit plus qu'on nous raconte.
On se retrouve régulièrement avec un propos surplombant de la narratrice qui nous explique par le menus toutes les saloperies de l'empire (et oui, il y en a un paquet), mais en fait on a ici le propos de la narratrice plus que l’expérience des personnages qui sont malgré tout relativement protégé et isolé de l’extérieur, pris dans leurs études académique.
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C'est là que je vais revenir sur le titre et les notes de bas de pages. J'ai le sentiment, que l'autrice à voulu nous faire une chronique académique des évènements qui nous sont narrés car très souvent on a droit à des interventions qui sortent du récit, explique un point sur un personnage que l'on ne pourrait pas connaitre autrement, précise un détail historique, etc.
Et en ayant ce point de vue c'est plutôt intéressant d'autant plus que ce sentiment est renforcé par le fait qu'un perso secondaire est vu en train de rédiger en fin de roman une chronique des évènements.
Du coup j'ai vraiment l'impression que ce roman se retrouve le cul entre deux chaises. D'un côté les influences professionnelles de l'autrice et l'envie de faire un récit sous forme de chronique historique a posteriori, ce qui justifie le point de vue surplombant malgré le focus sur Robin et de l'autre le désir d'envelopper tout cela dans un roman.
Et si le propos académique est intéressant malgré ses lourdeurs et redondances, l'absence criante de "show, don't tell" (oui, je sais, cela concerne plus les media audiovisuels mais l'image est approprié ici) allié à des personnages monodimensionnels enlisent un peu plus le texte.
Oui car je ne l'ai pas trop développé ici mais les personnages sont un autre point noir du livre. On a quasiment que des personnages fonction, que ce soit du côté des protagonistes ou des personnages secondaire et c'est tellement dommage car des scènes qui devraient parfois avoir un impact émotionnelle très fort en sont un peu gâchées.
Que ce soit la mort d'un personnage important ou la révélation tardive d'une potentielle relation.
Le dernier point qui m'a déçu c'est la mise en place tardive d'une convergence des luttes entre la révolution anticolonial des protagonistes et la lutte des classes face au désastre de l'industrialisation. Toute cela se met en place à la fin, c'est précipité et réduit à des discussions ponctuelles entre deux personnages qui racontent là encore plutôt que de nous faire vivre ces moments.
J'entends que le focus principale de l'autrice soit la race et le colonialisme mais je ne sais pas, développé avant l'heure une internationale des travailleurs face à la rapacité du capitalisme et du colonialisme, ça aurait pu être excellent.
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Je donne peut être l'impression de beaucoup taper sur le roman de Kuang, mais qu'on ne se méprenne pas, je l'ai dévoré et j'ai passé un très bon moment à sa lecture. Je suis juste extrêmement frustré par un potentiel énorme qui passe à côté de ce qu'il aurait pu être.
Le concept de l'argentogravure est fascinant et vivre certains cours auprès de nos personnages s'est avéré passionnant. Voir comment les chercheur de l'institut Babel s'aveuglent aux conséquences de leurs travaux sur les populations parce que "hey c'est comme ça, nous on fait juste de la recherche c'est pas de notre faute" est tout aussi intéressant. Montrer comment certains sont toujours prêt à faire le choix de la souffrance d'autrui pour peu que cela ne bouleverse pas leur vision du monde et leurs privilège fonctionne aussi. Mais bon, un peu de subtilité, de nuance et d'émotion en plus aurait pu faire de Babel un vrai coup de coeur.
Je suis d'accord avec ton retour et j'avoue être un peu triste car, en te lisant, je me rends compte qu'il y a des éléments que je commence déjà à oublier alors qu'ils sont censés être impactants, marquants.
RépondreSupprimerJe crois que mon plus grand regret dans ce roman, c'est de ne pas m'être assez attachée aux protagonistes alors que ça aurait dû être le cas. Mais si j'ai trouvé "Babel" intéressant, je trouve aussi qu'il manque d'âme.